Kari Polanyi Levitt

Emerita Professor of Economics, McGill University, Montreal – Canada

Mme Kari Polanyi Levitt nommée Membre de l’Ordre du Canada

L’Ordre du Canada a annoncé aujourd’hui la nomination de Mme Kari Polanyi Levitt, économiste et professeur émérite de l’Université McGill, au titre de Membre de l’Ordre du Canada, pour avoir contribué à faire des études sur le développement international un champ de recherche pluridisciplinaire, ainsi que pour ses travaux de recherche sur l’économie politique dans les Caraïbes.

 

Née à Vienne en 1923, Kari Polanyi est la fille unique de Ilona Duczynska et Karl Polanyi[i], un économiste et historien de l’économie, reconnu aujourd’hui comme un des auteurs d’économie politique les plus marquants du XXe siècle, principalement pour son apport aux théories institutionnalistes. En 1933, Karl émigre à Londres, suivie par Kari en 1934 et Ilona deux ans plus tard.

 

Diplômée du London School of Economics (1941 à 1943) où elle se spécialise en statistiques, elle immigre au Canada en 1947 avec son mari l’historien Joseph Levitt, et s’inscrit au programme de maîtrise en économie de l’Université de Toronto en 1957, après avoir donné naissance à deux garçons.  Elle s’établit enfin à Montréal en 1960, alors que l’université McGill lui offre de donner un cours sur la planification économique. Mme Levitt s’implique alors dans un projet de recherche sur les intrants et les extrants (inputs/outputs) de l’économie des provinces maritimes canadiennes et dirigera ce vaste projet d’étude sur la région atlantique du Canada de 1965 à 1975, pour Statistiques Canada.

 

C’est à cette même époque qu’elle a son premier contact avec les Caraïbes, alors qu’elle s’implique dans un projet d’intégration entre les différents systèmes d’expédition de la région. Au cours des 40 années qui suivirent, elle s’investit aussi dans une multitude d’activités dans la région, parmi lesquelles des activités d’enseignement, de recherche, de conférences, de participation au débat public, ou de services de consultante auprès des gouvernements de la région.  Sa trace laissée dans les Caraïbes dépasse sa contribution intellectuelle qui permet de mieux comprendre le développement, l’histoire économique et les particularités de la région. Elle y jouit d’une certaine reconnaissance, ayant publié 4 ouvrages assez importants, ayant mis au point conjointement avec Lloyd Best le modèle économique de la plantation et y ayant présenté plusieurs conférences et enseignements.

 

Kari deviendra donc une voix importante au sein de ce courant au carrefour de différentes disciplines des sciences sociales, principalement l’économie politique, les relations internationales, les statistiques et la politique appliquée qu’on allait nommer «études du développement» (developement studies) et dont la théorie de la dépendance représente le noyau conceptuel central.  Ce concept cherche à démontrer les liens de dépendance inégaux entretenus par les pays développés par rapport aux pays du Tiers-Monde, et dénonce les obligations qui étaient imposées aux pays du Tiers-Monde, par exemple celles d’exporter à bon marché leurs ressources naturelles, qui maintiennent les moins développés dans un rapport de dépendance.

 

En 1970, Mme Levitt publie Silent Surrender, dont la thèse centrale soutient qu’entre les investissements directs étrangers (IDE) et les investissements de portefeuilles, il existe une différence centrale, celle du contrôle. L’impact de Silent Surrender est très important ; l’ouvrage est publié et republié et réédité plusieurs fois. Partout au Canada, le livre est recensé, puis est publié en français, sous le titre de « La Capitulation Tranquille », avec une préface enthousiaste de Jacques Parizeau, démontrant l’influence et la crédibilité qui était accordée à Kari tant par les cercles nationalistes canadiens que québécois.

En 1978, Kari hérite de l’ensemble des écrits de son père. Ce nouveau rôle de gardienne de la mémoire de Karl Polanyi lui donnera un nouvel élan, l’amenant à développer de nouvelles idées, basées sur la rencontre entre les siennes et celles de son père. En 1987, lorsque l’Université Concordia fonde l’Institut Karl Polanyi de politique économique,  le Professeur Levitt rend toutes les archives de son père disponibles. Ceci concorde avec la fondation de CASID[ii], et l’établissement du prix annuel Kari Polanyi Levitt pour le meilleur essai académique traitant du développement international.

Après 30 ans au département des sciences économiques, Mme Levitt prend sa retraite à titre de professeur émérite de l’université McGill en 1992.  Elle a alors gagné une reconnaissance internationale en tant qu’économiste  du développement dans la tradition d’économie politique. Depuis 1999, elle a publié cinq livres, dont Silent Surrender qui fut ré-édité en 2002.  Jusqu’en 1997, elle poursuit ses efforts d’enseignement et de recherche à l’Université des Indes Occidentales, en Jamaïque. En 2005, elle publie Reclaiming Development: Independent Thought and Caribbean Community et reçoit en 2008 un Doctorat honorifique de l’Université des Indes Occidentales, ainsi que le prix John Kenneth Galbraith au Progressive Economics Forum, conjointement avec Mel Watkins.

 

En 2013, Mme Levitt publie From the Great Transformation to the Great Financialization[iii]Suivant les pas de son père, dont l’œuvre propose aussi un portrait historique de l’évolution de l’économie, elle adopte le point de vue historique des pays en développement, et enrichit la proposition de Karl Polanyi en constatant que, pour ces pays, le phénomène de la globalisation se manifeste d’une façon fort semblable aux fois précédentes où le capitalisme leur a été imposé.  Dans son dernier chapitre, elle conclut que la crise financière de 2008 a mis en relief le déclin relatif de l’ouest au profit du reste du monde, ouvrant ainsi la voie à un futur possible de cohabitation entre les pays aux héritages historiques et culturels différents.

 

L’Ordre du Canada

La nomination de Mme Kari Levitt à titre de Membre de l’Ordre du Canada vient couronner le travail de toute sa vie, et elle en est extrêmement honorée.

 



[i] Son ouvrage le plus important est sans contredit « La Grande Transformation », qui paraît pour la première fois en 1944, dans lequel l’auteur cherchait à expliquer la montée du fascisme au vingtième siècle.

[ii] Canadian Association for the Study of International Development

[iii] Définie comme étant la capacité, de la part des capitaux financiers, de prendre le dessus et d’ainsi dominer toutes les activités commerciales, la financiarisation découle d’une récurrente suraccumulation de capitaux. La tendance à la financiarisation s’observe donc dans différentes phases du capitalisme, incluant la phase préindustrielle. L’expansion financière et matérielle sont des processus qui se déploient dans un système d’accumulation et de normes dont l’ampleur s’élargit depuis des siècles.

Rappelons que l’Ordre du Canada été créé en 1967, l’année du centenaire du Canada, afin de souligner «les réalisations exceptionnelles, le dévouement remarquable d’une personne envers la communauté ou une contribution extraordinaire à la nation». Cet honneur a été décerné à plus de 6000 personnes jusqu’ici. Le titre de membre de l’ordre reconnaît « une vie vouée au service d’une communauté, d’un groupe ou d’un champ d’activité ». L’Ordre du Canada est la plus haute récompense du régime canadien de distinctions honorifiques. Il reconnaît des réalisations exceptionnelles, le dévouement remarquable d’une personne envers la communauté ou une contribution extraordinaire à la nation.

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